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  • « La nuit nous appartient » : médiation nomade dans les quartiers populaires

« La nuit nous appartient » : médiation nomade dans les quartiers populaires

Le réseau des villes de la médiation sociale et des correspondant de nuit  participé à la recherche action – la nuit nous appartient

Les jeunes ont une énergie brute qui est géniale, elle est plus dynamique qu’ailleurs dans les quartiers, c’est une réserve d’énergie pour le pays. Cette jeunesse est vive et inventive. En débarquant avec notre camping-car, le soir, dans les quartiers populaires, nous proposons une boîte à outils qui est disponible et qu’ils peuvent s’approprier.

Laisser l’espace vide pour permettre l’accueil et la rencontre

2Notre premier métier, c’est d’aller « vers ». C’est respecter l’autre. C’est une relation directe dans un format compréhensible, sans dispositifs compliqués, sans technologies qui échappent aux jeunes. Le dispositif est simple, c’est ouvrir un espace d’accueil, poser une table, quelques chaises, du thé à la menthe, de la musique de fond. Et on laisse le présent faire son travail.

3Il est important de laisser ce vide s’installer, sinon les gens ne parlent pas. Nous pourrions faire de l’animation, de l’événementiel avec des têtes d’affiche. Les gens viendraient consommer, acheter de l’émotion. Nous préférons laisser le vide pour que les gens se sentent invités à échanger. Il s’agit simplement de créer une ambiance avec un fond musical pour qu’ils puissent se sentir libres de parler entre eux, en toute intimité. Créer une ambiance d’accueil avec des lumières. On retrouve un peu le côté forain avec le camping-car mobile qui amène la joie. Être nomade, c’est aussi cela, bouger tout le temps.

4Il faut sentir les choses, comprendre les codes de ces quartiers-là, cela ne veut pas dire être issu de ces quartiers, mais connaître le langage des quartiers qui n’est pas celui du centre-ville. Il y a des codes différents. Il ne faut pas venir avec du clinquant. Nous avons adopté un format qui est modeste et peu coûteux. Il ne s’agit pas d’acheter les gens avec des choses qui brillent. Il est question avant tout d’être efficace avec un métier, une expérience derrière.

5Les jeunes ont leur propre code de communication, ils repèrent qui rentre et qui sort du quartier. Ils savent rapidement qui nous sommes. Ils connaissent Yazid Kherfi, son histoire, son passé, qu’il a écrit un livre qui s’appelle Repris de justesse. Ils se sentent proches de nous et nous respectent. On n’est pas de l’institution et après 251 soirées dans les quartiers les plus chauds de France, on est ravis du résultat : zéro problème. Yazid va avec son thermos de café à la rencontre des jeunes dans les halls d’immeuble, il parle franco, sans aucune gêne ou appréhension.

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Déshérence des jeunes ou des politiques publiques ?

6On a fait 251 soirées dans 62 quartiers visités. Dans la quasi-totalité des quartiers visités, c’est le vide que nous avons en face de nous dans la tranche horaire 20 heures-minuit. Alors on allume une lumière dans cette obscurité. Ce sont des populations qui ont vécu dans le vide, notamment à ces heures délaissées, pendant des décennies, faute de politique intelligente intégrant une approche nocturne de convivialité.

7Beaucoup des militants des années 1980 se sont épuisés. Il y a un turnover politique qui est terrible. Il n’y a pas de politique à long terme et les jeunes ont le sentiment d’être délaissés, de ne pas être aimés. Ils le sentent de manière instinctive, animale, que ce sont des relations superficielles, on cherche simplement à sauver les apparences à tout prix, mais ça ne va pas plus loin. Il y a quelque chose de l’ordre d’un désamour.

8Il ne s’agit pas de jeter tout ce qui a été fait, les bibliothèques sont pleines de mémoire. La a servi surtout au bâti, peu à l’humain. Il faut arrêter de parler de plan Marshall pour les banlieues, il faut plutôt essayer de fabriquer quelque chose d’intelligent en travaillant avec l’humain, l’intelligence sociale. Cela commence par estimer l’autre. Cela commence simplement par rencontrer l’autre, boire un verre ensemble, engager de futurs rendez-vous.

9Il faut aller en force là où c’est soi-disant « moche » pour y mettre de la qualité et de la beauté, faire des choses bien avec des gens bienveillants, des gens qui ont une discipline de vie et qui viennent au cœur des quartiers, notamment dans l’espace public, la nuit. Ce n’est pas parce qu’on est dans des quartiers populaires qu’il ne faut pas avoir d’exigences, bien au contraire. Il faut être meilleur que les autres.

10Pour que les choses poussent, il faut commencer par semer. Il faut donner du temps et mettre du temps. Les institutions veulent des résultats dès la première année, alors que leur politique est souvent décevante depuis des décennies. De plus, il y a eu l’État d’urgence, l’annulation de soirées pour des raisons sécuritaires, qui vient interférer avec nos interventions dans l’espace public. Les élus ont peur d’oser la nuit.

11Médiation nomade est un outil à la fois mobile et agile. C’est ouvrir le droit à l’expérimentation, à l’échec avant de réussir. On refuse d’être les pompiers des quartiers, parfois on cherche à nous instrumentaliser dans ce sens. On ne fait pas dans le quantitatif, on part d’espaces, qui, au départ, sont vides et on accepte de partir de ces espaces-là.

12Il est important d’affirmer ce métier, de dire qu’on est médiateur et de se faire financer par les villes qui ont tendance à se défausser sur l’État. Comment met-on le carburant dans ces « véhicules projets » dans les quartiers ? La réponse des institutions ce sont les « appels à projets », problématiques pour nombre d’acteurs de terrain. L’État a ses pompes à essence, il s’arroge des critères de distribution à travers ses propres dispositifs. On passe trop de temps à demander des financements. C’est cela qui casse toute la dynamique.

13On passe des années à peindre un tableau, notre paysage, avec nos couleurs, qui a une vraie valeur, car cela a été conçu patiemment, longtemps et, à la fin de l’histoire, on nous répond ce n’est pas ça que la République veut. On nous demande d’effacer ce tableau et de refaire un nouveau tableau que l’on ne sait pas faire. J’ai grandi au Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie pendant trente ans, je n’ai fait que ça. On nous demande de nous mettre en rang, d’être du bon côté, votez pour, pour avoir.

14Alors notre métier, c’est aussi de réaliser des forums comme le colloque « La nuit nous appartient » réalisé à Paris, à Marseille et, cette année, à Lyon où nous montrons aux autres ce qu’on peut faire. C’est la quatrième rencontre nationale que l’on provoque. C’est nécessaire pour rencontrer les institutions, poser le débat avec les instances du pouvoir et les initiatives similaires aux nôtres.

Ouvrir un espace qui se pérennise

15Le deal c’est de dire qu’on est de passage et on offre un espace de rencontre chaleureux. Il faut faire du cousu main dans les quartiers. Après notre départ, il faut continuer à tendre vers des espaces de rencontre en pied d’immeuble. Il faut un outil approprié pour les jeunes et les acteurs sociaux.

16Dans tous les quartiers de France, les halls sont naturellement habités par la jeunesse. Ce qui peut créer des conflits de sociabilité. Un de nos projets, c’est de pouvoir pérenniser cet espace de rencontre et de parole qui pourrait prendre la forme de conteneurs aménagés. Ce sont des conteneurs transformés en salles de rencontre, au pied des murs, dans les quartiers. Cela peut être à la fois mobile et nomade.

17Ce qui est important, c’est d’embrayer un souffle. Une naissance qui part d’un souffle. Si tu n’as pas cette bouffée d’oxygène au départ, prendre vie devient difficile.

18Notre métier, c’est aussi cette transmission de façon à ce que notre modèle puisse être copié. Former les acteurs. On est reconnu comme des « anciens » parce que ça fait longtemps que nous sommes des acteurs des quartiers. Cela ne nous empêche pas de nous remettre en cause, de faire des erreurs. L’important, c’est que les habitants, les acteurs du quartier puissent s’approprier cet outillage. Cela ne remet pas en cause le rôle des experts, à condition qu’ils puissent aussi s’ouvrir et se questionner.

19On projette une « médiation nomade numéro 2 » qui serait le « camion de solutions ». C’est comme le camion d’épicerie dans les milieux ruraux, qui va de village en village. Au lieu de vendre des légumes, on fait valoir des cursus, des expériences à vivre, à saisir. C’est une boîte à outils sur roulettes. C’est à la carte, une sorte de bourse instantanée de toutes les offres d’initiation à quelque chose à un instant T. C’est de permettre toujours un départ ailleurs. Il faut mettre de l’énergie, c’est-à-dire des atomes circulants qui vont dans tous les sens.

20Le « camion solution », c’est d’une certaine manière pouvoir amener au pied des immeubles un peu de rêve, un champ du possible, une boîte à outils à domicile. Le problème, c’est de trouver le bon dispositif avec les bonnes personnes. Parfois on est en face de techniciens ou de personnes qui ont un beau discours mais « hors sol ». La question, c’est comment faire un plan commun pour construire une maison humaine ensemble, développer un maillage humain. Il y a un problème de management d’équipe. Il faudrait trouver l’espace-temps qui construit comme il existe des dispositifs sur le plan culturel, les résidences artistiques, par exemple, où des collectifs en résidence ont le temps d’expérimenter d’autres voies.

Reconnaître les compétences, des savoir-faire aux métiers

21Où se situent les compétences, comment valider les savoir-faire ? Quand je répare des voitures dans les parkings, est-ce qu’on me reconnaît comme mécanicien ? Est-ce que je sais réparer ou pas, est-ce que la voiture roule ou est-ce qu’elle ne roule pas ? L’économie parallèle mais aussi l’économie mafieuse, comme la drogue, instaurent paradoxalement des métiers nouveaux comme la « chouf », qui veut dire « regarde » en arabe. On est en train d’inventer le verbe « chouffer » (regarder). Regarder, c’est le rôle des guetteurs des réseaux de drogue de Marseille.

22On peut dire que ces jeunes adolescents gagnent leur vie à la perdre ou perdent leur vie à la gagner, mais c’est une réalité. Qu’est-ce qu’on fait d’eux ? Comment traduire autrement ces compétences qui fourmillent dans les quartiers ? C’est donc une fusée à trois niveaux : le souffle, l’estime, les compétences.

23On peut envoyer une personne qui est à bac + 5 dans un quartier populaire, indépendamment de ses qualités, elle se montrera incompétente pour résoudre les problèmes auxquels ses habitants sont confrontés au quotidien. Il est important de mettre un vrai métier aux commandes de chaque activité comme nous le faisions à l’époque, dans les années 1980, lorsque nous organisions la caravane des quartiers.

24Il faut faire école, donner le droit à l’apprentissage, faire des sortes d’atelier permanent ou d’université populaire, où les gens prennent le temps d’apprendre et ensuite de voyager, de faire leur propre expérience. C’est l’exemple des ouvriers compagnons de France qui développent une œuvre à travers chaque étape de leur voyage. L’idée serait d’installer des écoles de la vie dans chaque quartier et en même temps de créer les conditions pour que les gens puissent circuler entre ces lieux de formation.

25C’est ce qui n’a pas été fait dans les années 1990, il y avait des tas de gens doués, mais qui n’ont pas pu construire une vraie compétence. Il faut doser entre la formation et le terrain. La formation peut alors se transformer en diplôme monnayable sur le marché. Là, on ne perd pas l’énergie, on ne perd pas les gens qui savent. Il s’agit en fait d’inventer une forme d’entrepreneuriat populaire.

26Tout effort doit pouvoir être payant. Quand tu montes une pente, c’est difficile, mais tu sais que tu peux arriver jusqu’au bout. Il faut une garantie que la personne puisse s’élever. La puissance humaine intérieure est géniale, beaucoup de personnes ont pu ainsi s’élever même si elles sont pauvres. Beaucoup aussi se sont épuisées parce qu’elles ont mis toutes les énergies à faire avancer la chaîne, mettre des boulons et encore des boulons. Il faut pouvoir se dégager de la chaîne et prendre du plaisir, respirer pour pouvoir soutenir l’effort.

27Chaque pas doit être payant pour la grandeur de l’autre. On ne peut demander aux gens de s’investir sans en mesurer le résultat.

Pour un nouveau contrat social

28Cela renvoie directement à la question de la citoyenneté. Il faut un pacte social. La dimension de la citoyenneté, c’est de savoir si les populations issues de l’immigration ouvrière des pays postcoloniaux sont considérées comme françaises à part entière ? C’est la base, le premier étage de la fusée, savoir si nous participons à un projet collectif, si nous faisons société ensemble.

29C’est déjà reconnaître l’autre, l’estimer dans une égalité de relation, savoir si on partage les mêmes droits.

30La période la plus forte pour moi a été dans les années 1980 quand Mitterrand est arrivé au pouvoir, quand il y a eu une plus grande facilité du droit de s’associer, quand les missions locales ont émergé, que le réseau de quartiers s’est développé. Les jeunes inventaient l’associatif. Nous, on a créé l’association Vivons ensemble, on s’est initié à la vie associative.

31Il faut aujourd’hui identifier qui peut passer la commande, la commande de faire société. C’est une honte d’avoir injecté autant d’argent dans le bâti sans que la pauvreté soit résorbée avec une prise en compte de la dimension sociale. Le problème, c’est l’absence des bailleurs sur ces questions. On est chez eux dans leurs cages et ils ne soutiennent pas nos actions. Il faudrait que les habitants puissent payer un service de biens communs comme il existe un pourcentage pour la culture (le 1 %). On n’est pas là simplement à vivre empilés les uns sur les autres, il faut des espaces, des outils pour se rencontrer. Dans les réunions et les colloques, les habitants n’arrivent pas à faire entendre leur parole. C’est compliqué de fabriquer une parole.

32Il faudrait revoir une manière d’aménager le territoire où les espaces vacants puissent servir de lieux d’accouchement, d’incubateurs d’initiatives populaires. Par exemple, si on occupe une friche, il faut arriver à négocier des clauses à partir du moment où l’écosystème commence à devenir viable pour préserver le statut et l’engagement des personnes. Car, lorsqu’on parle d’économie sociale et solidaire, on s’aperçoit que ce n’est pas aussi solidaire que ça.

33L’humain est une machine à créer, à se rencontrer. On peut imaginer une sorte de service civique où les personnes ont un statut protégé pendant un certain temps, de façon à ce qu’il puisse créer, se former, voyager, s’essayer à quelque chose tout en étant payé.

34Il faut réviser nos équations. Il faudrait un « passeport de voyage », avec trois niveaux : le premier, c’est l’action de terrain sans quoi rien n’est possible, le deuxième est une formation à la carte, et le troisième, c’est le droit au voyage. Il manque dans les quartiers des vitrines qui valorisent ces activités et ces compétences, ces formations et ces initiatives, qui valorisent le produit des parcours des jeunes.

35Il y a un problème de visibilité, de lisibilité de ce qu’on fait, on ne sait pas mettre en vitrine ces processus, notre production humaine. C’est ce que nous incarnons à travers ce camping-car qui débarque dans les quartiers et matérialise la réalité de ces espaces.

 

Source et Mis en ligne sur Cairn.info le 04/10/2018
https://doi.org/10.3917/cact.051.0143

Heure de début

20 h 00 min

26 septembre 2019

Heure de fin

23 h 00 min

26 septembre 2019

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Université de Paris Nanterre, Nanterre

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